Miguel ABENSOUR, Anne
KUPIEC,
Saint-Just, oeuvres complètes
Folio-Histoire, 2004
Notice de Sophie Vidal

Ce compte-rendu est avant tout un résumé de l’introduction aux « œuvres complètes » de Saint-Just intitulée Lire Saint-Just. Simplement retenus les points qui me semblaient importants pour restituer les aspects fondamentaux de la pensée de Saint-Just.
Peut-on lire Saint-Just ? Abensour constate d’abord que Saint-Just n’est plus vraiment lu aujourd’hui. Ses œuvres sont mal connues et le personnage est auréolé d’une légende, qui lui confère un masque, qui rend l’accès à ses écrits encore plus problématique.
Quelles sont les œuvres de Saint-Just ? Quelle est leur singularité ? En quoi, sont-elles révélatrices du caractère irréductible du personnage ? En quoi permettent-elles de résoudre « l’énigme Saint-Just » ? Abensour cherche à travers ses œuvres et les questions qu’elles posent à « s’expliquer avec Saint-Just ».
Les œuvres complètes tiennent en un seul volume et sont constituées essentiellement du poème Organt, de ses discours et de ses rapports et d’ouvrages philosophiques comme « De la nature » et « les fragments sur les institutions républicaines ». L’auteur prend le parti de focaliser son étude sur ses trois composantes de l’oeuvre de Saint-Just et de laisser de côté « l’esprit de la révolution et de la constitution de France ». Tout cela pour mieux explorer trois pistes de la pensée du révolutionnaire.
Tout d’abord, Abensour étudie ce qu’il appelle « la question d’Organt » ou comment la littérature permet une critique politique de la société d’Ancien régime, ensuite il s’attarde sur la manuscrit « De la nature » qui montre une conception singulière de philosophie politique et enfin les rapports et les fragments d’institutions républicaines qui permettent d’appréhender le « paradoxe Saint-Just ».
Il est toutefois difficile d’étudier de façon sereine l’œuvre de Saint-Just. En effet, l’historiographie récente l’a souvent perçu comme « la préfiguration de la dominante totalitaire du bolchevisme au nazisme sans tenir compte des écrits d’Hanna Arendt qui a pourtant bien montré le caractère « sans précédent » des totalitarismes du XXème siècle. Abensour nous invite donc à « Lire Saint-Just » de manière dépassionnée pour mieux entrevoir l’homme à travers l’œuvre.
I) La question d’Organt
Organt est un long poème en 20 chants écrit probablement de 1786 à 1788 et publié en 1789. C’est une œuvre littéraire à caractère politique qu’il ne faut ni surestimer, ni négliger. « Œuvre de jeunesse » pour certains (mais cette dimension a t-elle un sens pour un homme qui est mort a 27 ans), Organt fait néanmoins partie du « drame total » de Saint-Just : c’est le coup d’envoi de sa trajectoire révolutionnaire.
1) Une œuvre cynique « au delà du bien et du mal » ?
Organt a été souvent comparé aux œuvres de Blake ou Sade et vu comme un poème de la transgression « au delà du bien et du mal ». Rien de tel apparemment, au contraire Saint-Just cherche à dénoncer la confusion entre le crime (le mal) et la vertu (le bien) qui s’est installé dans le monde féodal.
Organt n’est donc pas un poème de la transgression mais un poème de la dérision ; une œuvre cynique qui s’attaque aux fondements même de la société d’Ancien régime :
- A la Royauté : Charlemagne devient
familièrement Mr le magne ou Charlot.
- A la religion, avec de nombreuses
scènes où interviennent des moines lubriques, des bonnes sœurs violées, de
« pape en rut ».
- Aux grandes figures de l’histoire
universelle, car les grands personnages que l’on admire communément y sont
souvent moqués, dénoncés et considérés comme des êtres « vains et ridicules ».
Saint-Just se livre donc à une véritable démystification des valeurs de son époque ce qui révèle déjà le caractère profondément pessimiste et mélancolique de sa pensée qui ne fera que s’accentuer par le suite. De plus, sa référence constante, omniprésente à la folie et à la sottise des hommes l’éloigne fondamentalement de l’optimisme triomphant et du rationalisme de la philosophie des lumières.
Donc, Organt est une œuvre cynique chargée de « libérer les hommes des chimères politiques ou religieuses qui les asservissent », avec les armes du cynique : le rire, la dérision suscités par des moyens qui ne s’embarrassent pas de délicatesse, comme l’obscénité, la scatologie…Pourtant, Abensour en conclue qu’Organt, tout en utilisant les armes des cyniques, n‘est pour autant pas une œuvre de doctrine cynique car Saint-Just insiste trop sur la déchéance de la nature humaine, contrairement aux vrais cyniques qui sont des amoureux de la nature et qui ont une confiance plus grande en l’humanité.
Le rire d’Organt est avant tout un masque qui cache un véritable désespoir, un découragement devant les pesanteurs de la société. La Révolution se révélera être un électrochoc, un événement positif qui ne rendra pas Saint-Just foncièrement plus optimiste mais qui lui donnera l’espoir qu’un changement est possible. Son « désespoir découragé » va se transformé en « désespoir indigné ». Grâce à la révélation que fut la Révolution, de poète cynique, Saint-Just va devenir un révolutionnaire stoïcien adepte de la vertu.
II) La philosophie politique de Saint-Just et le manuscrit « de la nature ».
« De la nature, de l’Etat civil, de la cité ou les règles de l’indépendance du gouvernement » a été écrit probablement entre septembre 1791 et septembre 1792 et a été découvert récemment en 1947. Il tient une place singulière dans la vie et la pensée de Saint-Just dans la mesure où il a été rédigé dans une période d’attente (au moment où après avoir échoué à se faire élire à la législative, il attend la prochaine élection qui n’est pas prévue avant 1793, et trompe son ennui en écrivant). Ce manuscrit n’a pas été achevé et n’a donc pas été publié.
Abensour retient de l’ouvrage 5 thèses :
Thèse 1 : L’Etat de nature est immédiatement social. La
société a précédé l’individu et non le contraire.
Thèse 2 : L’Etat social est l’alliance harmonieuse de la vie
en société. Il est le fondement de l’égalité entre les hommes, cet état
peut-être altéré, dénaturé par des différences, des rivalités qui engendrent les
inégalités qui sont la source de ce que Saint-Just appelle l’Etat politique (qui
est à opposé à l’Etat social). « L’Etat social est la rapport des hommes
entre eux, l’Etat politique est le rapport d’une peuple avec un autre peuple »
(Saint-Just).
Thèse 3 : Les rapports de domination engendrent l’Etat
politique. L’idée de monde civilisé est ramené à la notion de vie sauvage ou
« vie politique ».
Thèse 4 : Les hommes sont passés de l’état social à
l’état politique avec l’apparition des gouvernements soutenus dans leur
entreprise de domination par la religion.
Thèse 5 : Il est dont nécessaire de revenir à l’Etat social.
Pour cela, il faut faire confiance à l’harmonie universelle qui anime les
individus. Ainsi, Saint-Just refuse toute idée de contrat social et se révèle
être un anti-rousseauiste fondamental.
1) Une pensée profondément anti-rousseauïste
Ces 5 thèses permettent de mettre en lumières des traits caractéristiques de sa pensée.
Tout d’abord, Saint-Just se montre très méfiant vis à vis de la politique et du pouvoir. Abensour parle même de « haine de la politique » qui est considéré comme le règne de la force et de la domination et des conflits. « Je ne parlerai plus de la loi politique, je l’ai retranché de l’Etat » (S-J). d’où la nécessité de rétablir des rapports d’union et d’intégration.
Ensuite, il développe une idéologie exclusivement naturaliste, anti-individualiste et anti-contractuel. C’est en ce sens qu’il est opposé au droit individuel, à l’expression de la volonté générale chère à Rousseau puisque le corps social est conservé par l’union naturelle, sans aucune contrainte, sans aucun esprit volontariste, de chaque partie.
Qu’est ce que la nature selon Saint-Just ? « ce qui existe en dehors de toute intervention de l’homme » . La société est donc une donnée naturelle qui préexiste à l’homme et est contraire à la force et à l’Etat « sauvage » ou « politique ».
2) Une pensée pessimiste ou primitiviste.
Ce qui se percevait déjà dans Organt, c’est à dire une philosophie profondément pessimiste se confirme et s’accentue dans « De la nature ». Saint-Just semble en effet obsédé par l’idée du déclin. L’histoire est vue comme une longue altération d’une état naturel jugé meilleur. Il rejette dont l’idée de progrès qui faisait la force de la philosophie des lumières. Il semble donc totalement tourné vers le passée et développe une pensée résolument anti-moderne. Son objectif n’est pas tant de transformer la société présente mais de revenir à l’Etat premier de la nature. La Révolution lui permet de réaliser ce but puisque le régime monarchique est perçu comme un instrument de domination et d’altération privilégié de la société naturelle. La monarchie est « une crime contre la nature » (discours du 13 novembre 1792)
Saint-Just est donc un fondamentaliste qui rejette tout changement à l’Etat naturel. « Je ne cherche point à établir des nouveautés mais à détruire les nouveautés elles-mêmes » (S-J).
Pour autant, tout penseur anti-moderne qu’il soit, il n’en est pas moins un révolutionnaire radical en ce sens qu’il aspire à la destruction totale des bases de la société d’Ancien régime et qu’il a la conscience intime de donner ainsi naissance à quelque chose de neuf : «Tout commence sous le ciel » (S-J).
Donc, on aborde là un des éléments constitutifs de l’énigme de Saint-Just qui est le résultat du choc entre sa théorie philosophique profondément pessimiste et démoralisante et son action révolutionnaire beaucoup plus dynamique et encourageante.
III) Le paradoxe de Saint-Just : Emancipation ou domination ?
Abensour constate que Saint-Just appartient à deux types de philosophie : celle de l’émancipation (il peut, en effet être considéré comme faisant partie des apôtres de la liberté), et celle de la domination avec sa participation au gouvernement révolutionnaire. Cette contradiction, ce paradoxe est illustrée par la notion de « despotisme de la liberté » mis en avant par Robespierre. On est donc au cœur de l’énigme de la Révolution qui doit être étudié sans partie pris, sans idéologie. « Ni Soboul, ni Furet », en quelque sorte. Il ne s’agit ni de légitimer le despotisme de la liberté, ni de le dénoncer mais de le comprendre et de l’analyser.
Saint-Just était d’ailleurs conscient de ce paradoxe. N’a t-il pas écrit « La révolution est glacée » ? Comment expliquer cette glaciation, cette contradiction ?
1) L’apôtre de la liberté : Saint-Just, un acteur de l’émancipation
Abensour montre l’importance dans la pensée de Saint-Just du discours concernant le procès du roi, prononcé le 13 novembre 1792. C’est un discours décisif, remarquable sur l’idée de liberté et de lutte contre l’oppression. Discours paradoxal aussi, car il réclame la mort du roi.
En quoi cette mort peut-elle être annonciatrice de l’émancipation ?
Ce discours met ainsi en avant, sans complexe, la nécessité d’une violence fondatrice. Idée qui nous semble aujourd’hui difficilement acceptable alors que nous sommes installés depuis longtemps dans une République démocratique. Essayons plutôt de retrouver le contexte de l’époque, de nous mettre à la place de ces révolutionnaires qui devaient combattre ce « système d’injustice » qu’était l’Ancien Régime.
Il s’agit donc, avant tout, d’un discours sur le régicide. A quel type de régicide appartient Saint-Just ?
Il existe deux types de
régicide :
-
Le régicide traditionnel : mort
d’un roi, attentat commis dans le secret et qui ne remet pas en cause
l’institution royale.
- Le régicide public : acte
public aboutissant à la mort du roi et qui met en cause, en même temps,
l’institution monarchique et ses valeurs. C’est un acte de justice qui établit
pour principe que « tuer n’est pas assassiner ».
La position de Saint-Just est singulière et ne se rattache à aucune des deux traditions. Son refus de la tenue d’un procès le rattache plutôt au régicide traditionnel et pourtant il réclame une mort publique. Alors ?
Le régicide selon Saint-Just se rapproche davantage du tyrannicide issu de la tradition républicaine, à la différence près que, pour lui, ce n’est pas tel roi qui peut être considéré comme un tyran mais c’est l’institution monarchique en tant que système qui doit être considérée comme une tyrannie : « La royauté est un crime éternel », « On ne peut régner innocemment ».
Cette idée est déjà en germe dans « De la nature » car il retient aussi le postulat que la royauté, étant le résultat d’une altération de l’état social ou naturel, est donc une monstruosité à abattre. Le roi est présenté comme un instrument de la domination, un ennemi, un étranger au corps social : « Et moi, je dis que la roi doit être jugé en ennemi, que nous avons moins à le juger qu’à le combattre ». Donc, en dénonçant la monarchie comme « système de la servitude », Saint-Just peut-être considéré comme un homme de la liberté. Ce discours est très important dans le parcours politique de Saint-Just car c’est celui où il se « donne à voir », où il impose « sa marque de fabrique » en quelque sorte. Il y montre le caractère premier, fondateur, de la mort du Roi. La République ne peut-être fondé que sur l’exécution du monarque.
En effet, Saint-Just pense qu’en rompant les liens entre le peuple et le roi, qui étaient fondés sur des rapports de servitude et de domination, allaient se constituer d’autres liens entre les citoyens, au sein d’une République fondée sur des rapports d’harmonie et d’égalité. Régicide et République sont donc indissociablement liés.
Saint-Just a donc inventé un 3ème régicide : le tyrannicide public au sein d’une assemblée selon le principe « Dire c’est agir ». La parole devient action qui s’inspire beaucoup de l’ouvrage de Sexby « Killing no murder ». Cette parole apparaît trop radicale pour une Convention qui ne va pas retenir ses thèses et qui préfèrera engager un procès public. Pour autant, Saint-Just a réussi un coup d’éclat qui va lui donner une réputation d’inflexibilité et d’irréductibilité qui constitueront la base de son action au sein du gouvernement révolutionnaire.
2) Saint-Just comme membre du gouvernement révolutionnaire, participe au processus de domination.
Saint-Just fait, en effet, partie du comité de Salut Public et du Bureau de police générale. Il semble assumer pleinement sa participation au système de la Terreur puisqu’il y a joué dans de multiples occasions un rôle décisif (essentiellement celui d’accusateur contre les girondins, les hébertistes, les dantonistes). Il s’est donc donné une visibilité singulière au sein du système terroriste.
Comment Saint-Just, apôtre de la liberté, a t-il pu participer à cet instrument de la domination que constitue le gouvernement révolutionnaire et la Terreur ?
L’étude de la Terreur pose de multiples problèmes. C’est un sujet qui suscite les passions.
Deux thèses se sont longtemps
affrontées :
- Tout d’abord, la thèse des circonstances : La
Terreur s’explique par les difficultés que connaisse le gouvernement
révolutionnaire à cause de la guerre et de la crise des subsistances. Cette
thèse a été combattu par F. Furet qui a développé une vision plus politique mais
finalement tout aussi réductrice, du phénomène.
- Ensuite, La thèse du « dérapage » : La
Terreur serait le résultat d’un dérapage constitué par la fondation de la
République en 1792 et instrumentalisée par le gouvernement révolutionnaire perçu
ainsi comme préfigurant les régimes totalitaires du XXème siècle. Cette thèse ,
bien que remise en cause aujourd’hui, a été en partie reprise par Gueniffey dans
son ouvrage « la politique de la Terreur ».
Abensour nous invite plutôt à s’intéresser à une 3ème thèse, développé dans le livre de R. Bodei « géométrie des passions. Peur, espoir, bonheur : de la philosophie à l’usage politique ». c’est un ouvrage essentiellement philosophique qui s’inspire de Spinoza et de ses théories des passions, mais qui permet, en fait, d’ aborder d’une façon originale le mécanisme de la Terreur à travers l’étude du jacobinisme.
En effet, il montre que le jacobinisme a repris 2 passions : la peur et l’espoir, qui ont été des outils d’asservissement, pour les transformer en instruments d’émancipation.
Ces deux passions seraient des moteurs suffisamment puissants pour dynamiser, réveiller les esprits, sortir les individus de cette servitude volontaire à laquelle ils ont été habitués depuis des siècles. C’est dans cet objectif que les jacobins ont inventé le concept de « despotisme de la liberté ». « Monstre conceptuel » d’après Bodei, il suppose, soit, que la liberté dans sa manifestation peut être despotique , soit, que le despotisme peut donner naissance à la liberté.
Contradiction terrible que les jacobins chercheront à contourner en déplaçant la manifestation de ces passions de la sphère privée à la sphère publique. La peur devient ainsi, la Terreur pour les ennemis de la Révolution ; l’espoir est assimilée à une foi en la régénération de l’humanité. Saint-Just, en tant que jacobin, et en tant qu’accusateur privilégié des factions, s’est englué dans ce paradoxe. Saint-Just a adopté plusieurs fois la posture d’accusateur. Il reprend ainsi une attitude cynique (comme dans Organt) qui a pour objectif de démythifier, de démasquer l’ennemi de la révolution. Mais, il a aussi une conscience aiguë du caractère très fragile du processus révolutionnaire d’où son obsession du complot et sa volonté de mobiliser les énergies pour éviter la glaciation de la dynamique révolutionnaire : « Osez ce mot renferme toute la politique de notre révolution », « ceux qui font des révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau » (S-J).
Saint-Just a, en effet, bien compris où était le danger dans la mise en place du despotisme de la liberté. La Terreur n’y a pas toujours un rôle de moteur, le plus souvent elle paralyse, elle glace, elle décourage. Elle n’est vu finalement, seulement comment un instrument de domination. Le despotisme sans la liberté, en quelque sorte. Ce sont des enragés comme Varlet, J. Roux, Bodson qui ont le mieux compris l’inanité de la mise en place du gouvernement révolutionnaire. Ainsi, Bodson n’a de cesse de rappeler « le caractère néfaste de la Terreur instituée et son effet de découragement du peuple ». Découragement qui explique l’échec de l’insurrection du 9 thermidor.
Saint-Just semble, lui aussi, avoir senti cette désaffection. Pour lui, la Terreur ne doit s’exercer que sur les ennemis de la Révolution d’où sa volonté désespéré de trouver un juste milieu entre l’indulgence et l’exagération : « Vous avez mis l’épouvante à l’ordre du jour ; elle ne devrait l’être que pour les méchants ; mais par un plan très bien suivi de neutraliser les mesures en les outrant, la terreur qui n’était faite que pour les ennemis du peuple, on a tout fait pour la répandre sur la peuple lui-même ». Pour remédier à cette désaffection, il préconise la mise en avant d’autres passions plus positives comme la vertu, l’ardeur, l’héroïsme et la mise en place de nouvelles institutions républicaines.
- Tout d’abord, l’héroïsme
Dans Organt, Saint-Just méprisait les grandes figures historiques, se méfiait en général de l’attitude héroïque. Cependant, en période de révolution, ce n’est pas tant l’individu que le peuple en son entier qui accède à l’état héroïque. Pour Saint-Just, en effet, l’héroïsme, seul, permet de dynamiser le peuple, de lui donner du courage, de l’énergie. Il ne s’agit pas tant d’imiter les modèles anciens (même si Saint-Just fait souvent référence à des personnages comme Brutus etc….) que d’essayer de trouver de nouvelles formes d’héroïsmes basées sur la vertu.
L’héroïsme ne peut-être qu’une impulsion, un point de départ. La dynamique révolutionnaire ne peut s’entretenir dans la durée que par des institutions.
- Ensuite, les institutions républicaines.
Rédigées au printemps 1794 au moment de l’élimination des factions, à une époque où il s’interroge sur la manière de remplacer la Terreur et sur la possibilité d’instituer une « nouvelle marche » dans le déroulement de la révolution. Ainsi, pour Saint-Just, la Terreur, bien qu’elle soit nécessaire est avant tout un produit de l’Etat politique. Or, il rejette toute idée de loi politique ou contrat. La République ne peut donc se pérenniser que par la mise en place d’institutions chargée de moraliser le peuple.
Elles préconisent donc, la création d’un « style de vie républicain » et s’intéresse essentiellement aux rapports socio-culturels qui lient les individus (jeux, fêtes, spectacles, cérémonies religieuses et nationales, éducation, costumes alimentation, art, etc…) : « Il faut faire une instruction sur les mœurs, sur l’application du pouvoir, sur les désirs et les droits réciproques et respectifs, sur le génie, sur le but de la révolution ; sur les idées qui constituent le bonheur d’un peuple libre. », « Honorez l’esprit mais appuyez-vous sur le cœur » (S-J).
Les institutions doivent succéder à la Terreur. Pour autant, elles ne mettent pas fin au gouvernement révolutionnaire mais permet d’éviter qu’il ne soit qu’un gouvernement, qui comme tout gouvernement, tend à l’oppression. Ce sont donc les institutions qui éviteront au gouvernement d’être despotique ou à la République de redevenir une monarchie.
L’importance des transformations institutionnelles constitue un aspect très particulier de la pensée de Saint-Just et c’est en ce sens qu’il peut être considéré comme un révolutionnaire radical. Selon Abensour, Saint-Just vise, en effet, à travers les institutions à une révolution totale (mais pas totalitaire), qui touche l’ensemble des rapports sociaux.
La lecture des fragments d’institutions républicaines suscite un certain malaise, car, même si Saint-just recherche les moyens de re-dynamiser le processus révolutionnaire (ce qui est en soi une bonne chose), néanmoins, sa méfiance intrinsèque de la politique lui interdit d’envisager certains principes démocratiques fondamentaux comme la liberté politique. Les institutions tendent, en fait, à la mise en place, davantage d’une société héroïque qu’une communauté politique.
Les institutions sont restées à l’état de projet mais elles étaient au cœur de la pensée de Saint-Just car son discours du 9 thermidor est un vibrant appel à leur mise en place. Elles sont le seul moyen d’assurer la concorde entre les citoyens.
Conclusion : Faut-il lire Saint-Just ?
Oui, selon Abensour,
mais sous certaines conditions, notamment :
- en prenant en compte la spécificité de
sa parole, de ses écrits : exemple : sa parole suscite l’action selon le
principe du « Dire c’est faire ».
- en respectant « l’énigme de
Saint-Just », qui correspond au paradoxe de la révolution, symbolisé par le
despotisme de la liberté. Cette énigme est illustrée par le silence de
Saint-Just le 9 thermidor. Peut-être, ce jour là, à t-il pris conscience de
l’impossibilité de surmonter ce paradoxe ?
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©
Sophie Vidal 1996-2007 |